
Le Fascisme en nous
L'édito de la semaine
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À la mi-décembre 1961, à Jérusalem, Adolf Eichmann fut reconnu coupable de crime contre le peuple juif, de crime contre l'humanité, de crime de guerre, et d'appartenance à une organisation criminelle. C'est à peu près au même moment qu'aux États-Unis, à l'Université de Yale, le chercheur Stanley Milgram entamait ce qui allait devenir l'une des plus célèbres expériences de psychologie sociale, aussi commentée que décriée. Il s'agissait de tester le degré d'obéissance d'individus « banals ». Une sale histoire de chocs électriques infligés par des humains à d'autres humains. Une histoire de responsabilité individuelle qui se dissout dans l'autorité. Il y a beaucoup à en dire, à lire, à écouter au sujet de cette expérience. Mais pour bien savoir de quoi on parle, prenons les choses à la source : Milgram a filmé le tout. Les expérimentateurs, les « cobayes », tout le protocole. On assiste à tout cela dans Obedience, et c'est un document à voir, aussi exceptionnel que glaçant.
« C'est peut-être là l'enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s'acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d'un atroce processus de destruction. » S. Milgram.
La programmation Le Fascisme en nous, Federico Rossin l'a fabriquée avec ces questions en tête : « Comment faire pour ne pas devenir fasciste même quand (surtout quand) on croit être un militant révolutionnaire ? Comment débarrasser nos discours et nos actes, nos cœurs et nos plaisirs du fascisme ? Comment débusquer le fascisme qui s'est incrusté dans notre comportement ? ». Regardons-nous un peu en face, avec ces cinq films rassemblés « comme s'il s'agissait d'outils d'autodéfense ou de médicaments pour nous guérir de toute pulsion fasciste. »
Alors il y a deux courts métrages qui regardent leurs deux personnages – deux « fascistes ordinaires » – en plein dans les yeux. Un film de Krzysztof Kieślowski d'abord : Le Point de vue d'un gardien de nuit. C'est le portrait d'un homme, dans la Pologne de la fin des années 70, dont le « hobby », selon ses propres mots, est le contrôle. Il l'applique à son métier autant qu'à sa vie privée. On l'écoute nous en parler avec passion et Kieślowski le met en scène à l'image (belle image ! Avec une musique omniprésente de Wojciech Kilar). Un film paradoxal, car le réalisateur, fidèle à son éthique, s'opposera à sa diffusion, estimant que cela pourrait nuire au personnage !
Et puis il y a le portrait d'un autre homme, cette fois-ci en Allemagne : l'ex-policier Karl Müller-Segeberg, qui a servi six gouvernements avec loyauté (et quels gouvernements, de 1918 à 1960 !) C'est dans Portrait d'une mise à l'épreuve, de Alexander Kluge – immense réalisateur allemand disparu très récemment. « Un portrait sobre et terrible qui montre sans pitié à quel point la mentalité servile est une forme de crytpto-fascisme » écrit Federico Rossin. Une sorte d'histoire de l'Allemagne racontée du point de vue obéissant d'un « forcené du zèle inconditionnel, de celui qui ne remet jamais en question les ordres mais les exécute sans jamais se demander pourquoi. »
Attention !!! Nous allons citer du Manuel Valls. « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Et on en rajoute une couche : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » C'était au sujet des attentats de 2015 en France. C'est d'une bêtise sans fond et ça témoigne d'un anti-intellectualisme dangereux. Bref. On fait le lien avec le film Neustadt - Ça va chauffer de Thomas Heise. Car la posture du cinéaste y est radicale : filmer et parler avec des jeunes néo-nazis, sans filtre ni préjugés (sine ira et studio, écrit Federico Rossin : « sans colère ni passion »). C'est peu après la chute du mur, en ex-RDA, et le cinéaste recherche les causes de leur orientation politique. Et c'est en effet un film troublant car plutôt que la diabolisation, il choisit l'écoute, avec une profonde volonté de comprendre...
Enfin, nous retournons aux États-Unis, avec le bouleversant Sud de Chantal Akerman. On ne peut pas vraiment l'éviter, il faut décrire ce que le film raconte : le supplice vécu par James Byrd Jr à Jasper, Texas, en 1998, assassiné par des suprémacistes blancs. Enchaîné à une voiture, il fut traîné pendant plusieurs kilomètres sur le bitume. Il était musicien. Ici, pas d'explication. Plutôt l'arpentage d'un territoire chargé de tout un passé esclavagiste – et de tout un présent raciste. Il y a la parole des autorités, celle du voisinage, de la communauté noire, des églises. Et puis la route. La route que la réalisatrice parcourt, la route avec son bitume. Et puis les paysages. C'est un film simple et puissant, qui n'a pas 30 ans, c'est un film d'aujourd'hui.
Bons films !




