
Visions du Réel 2026
L'édito de la semaine
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Finalement, qui connaît vraiment la recette d'une tarte à la crème ? Parce que des crèmes il y en a des tas. Mais laquelle choisir ? La pâtissière ? La fouettée ? La fruitée ? Il lui faut du volume et de l'aérien, et puis surtout il faut bien que ça en mette de partout et que ça couvre le visage. Voilà c'est sûrement ça la recette. Il faudrait demander aux accessoiristes de cinéma. Ou juste à la boulangerie d'à côté, parce que c'est à la boulangerie d'à côté du studio de tournage que l'actrice Mabel Normand aurait acheté vers 1912 une tarte à la crème qu'elle aurait ensuite jeté à la figure d'un technicien relou.
L'histoire du cinéma est donc aussi une histoire pâtissière, que le court métrage Everyone Deserves a Slice of the Pie met en scène avec jubilation. On ne boude pas son plaisir à revoir un ancien président français (un qui trempe dans des histoires lybiennes) se prendre une tarte dans la figure. On se défoule en imaginant d'autres hommes puissants et dangereux subir les mêmes attaques. Mais surtout, le film est un hommage aux créatrices. Celles, comme Mabel Normand, qui défient les relous et inventent par la même occasion le plus célèbre gag de l'histoire du cinéma. Celles, pionnières et inspiratrices, comme la réalisatrice Alice Guy ou la danseuse Anna Pavlova. Tout le monde mérite sa part du gâteau, oui.
C'est une programmation cette semaine entièrement consacrée au festival Visions du Réel, qui se tient du 17 au 26 avril à Nyon en Suisse. Cinq films passés par ses écrans en 2024 et 2025.
C'est en 2024 que The Landscape and the Fury a obtenu le Grand Prix de la compétition internationale. C'est un film ample, qui se déroule sur la frontière bosno-croate, lardée de cicatrices des guerres des années 90. Là, aujourd'hui, se côtoient les oubliés de la guerre des Balkans et des réfugiés venus d'Afghanistan, de Syrie ou d'Irak, qui cherchent asile dans une Europe qui leur répond avec des barbelés. Avec attention, le film arpente ces territoires toujours chargés, et qu'il faut déminer.
Une autre frontière : La Muraille. Elle sépare deux mondes : un monde sain et un monde malade ; celui du sanatorium de Fontilles, au sud-est de l’Espagne, un sanctuaire pour des personnes atteintes de la lèpre. La réalisatrice Callisto Mc Nulty explore le passé de cet endroit mais aussi la vie qui s'y déroule actuellement, « paisible, à peine troublé par le gazouillis des oiseaux », écrit Pauline David. « En montrant que la lèpre est peu contagieuse et se soigne, La Muraille prend le contrepied de nos imaginaires. Il n’est plus question de laideur ni même de maladie, mais d’une communauté et de ce qui lui donne forme : les liens humains et la dignité de chacun·e ».
Passons encore une autre ligne. Celle qui sépare le monde réel du virtuel. Plongeons dans un univers parallèle avec le court métrage Homunculus, qui se déroule au sein même d'un jeu vidéo – ici une variation de Skyrim inspirée des applis de rencontres gay. Et tout parallèle que soit cet univers, il reste perméable aux violences de notre monde. C'est l'expérience qu'en fait le personnage-joueur qui, lorsqu'il entre là, renseigne notamment son « ethnicité » : homme du moyen-orient. Devenant alors aux yeux des visiteurs anonymes un « Arabe-avec-un-grand-A », charriant les fantasmes les plus cliché de virilité et de puissance, et la violence la plus décomplexée. Que devenons-nous, derrière nos claviers et notre anonymat ? Que faisons-nous des individus bien réels derrière les avatars ? Un film auquel nous avons remis l'année dernière le Prix Tënk - Opening Scenes à Nyon !
Et pour finir, vraiment, vraiment rien à voir : des toasts et du bacon. Les banquettes en skaï, l'odeur du gras, un peu. La serveuse, Nancy (toutes les serveuses s'appellent Nancy), qui nous ressert du café-filtre. Une atmosphère de « diner », à Montréal, dans La journée qui s'en vient est flambant neuve. Ce sont de beaux portraits de gens dans un portrait de lieu – le tout filmé en Super 8. Des solitudes qui se croisent, se retrouvent, comme pour un moment de refuge en retrait d'un monde qui brûle sur le poste de télévision. C'est un film doux et notre programmatrice Caroline Châtelet l'écrit joliment : « Dans ces restos populaires charriant tout un imaginaire cinématographique, les client·es se croisent et nous approchons à travers leurs gestes comme leurs échanges l’infinie mélancolie des jours qui filent – avec l’espoir, après tout pourquoi pas, que ça ira mieux demain ».
Bons films !




