
Prisons, boxe et Parthénon
L'édito de la semaine
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Il y a beaucoup de mots dans les prisons. Et on ne va pas parler de ceux qui en sortent imprimés dans de grandes maisons d'édition complices. On va parler de ceux qui en temps normal restent tus car venant de prisonniers anonymes – ils sont des milliers, 78 000 en France, en très grande majorité des hommes (il y a 3% de femmes environ). Pour y accéder, à ces mots, la solution c'est d'y rentrer, dans les prisons. C'est ce qu'ont fait deux cinéastes dont nous montrons les films cette semaine.
Bertrand Meunier, d'abord, en France, avec Conversations. On ne saurait faire titre plus explicite. Le principe est simple (en surface) : c'est un film avec deux chaises. Sur ces chaises s'assoient tour à tour des détenus et des surveillants, en duos variables, et ils parlent. C'est à la Maison centrale de Poissy. Une Centrale, c'est une prison consacrée aux longues peines : on ne sait pas ce qu'ont fait les prisonniers qui parlent ici, mais ils ont fait des choses, c'est sûr. Alors voilà il y a ce plan frontal dans lequel la parole se déroule. S'y raconte le quotidien du prisonnier et s'y noue surtout un échange qui ne paraît pas si naturel que ça : celui entre le détenu et son gardien qui tous les jours pourtant se côtoient. Ce que met en place le film c'est un échange d'homme à homme, presque en corps à corps tant ceux-ci imposent leurs présence, imposante ou discrète. C'est passionnant et – car – inouï. (Et c'est un film accompagné en production par Tënk et Mediapart).
Il y a aussi le film d'Helga Reidemeister, Gotteszell - Quartier des femmes. Les détenues qu'elle a rencontrées dans cette prison racontent leurs histoires. Elles ont des noms, et on sait ce qui les a emmenées jusqu'à l'incarcération. Ce sont des histoires de femmes qui ont connu les pires expériences dans leurs vies, qui les ont menées à des gestes extrêmes. Notre programmatrice Chloé Vurpillot écrit : « En creux des récits intimes et individuels, la cinéaste nous donne à entendre la violence des déterminismes sociaux et du système patriarcal, sans laisser l’institution carcérale dans un angle mort. » C'est un film où on écoute avec attention, où les visages nous touchent. C'est un film qui pose la question de la loi, de la punition et de la morale. D'ailleurs, on en parle, de ça, dans l'édito du mois de mai, qui s'appelle « Désobéir ». Gotteszell, c'est un film à voir, ainsi que tous les autres d'Helga Reidemeister, qui a fait des films extraordinaires que vous pourrez retrouver ici en location.
Les échecs sont considérés comme un sport. Comme le billard, la pétanque et l’aéromodélisme. Et la boxe. Alors disons qu'on peut imaginer les échecs comme un sport de combat dans lequel le roi tomberait KO. Dans Tough Moves, le jeune personnage central s'appelle Arminius et il pratique le chessboxing. Une discipline qui comme son nom l'indique allie échecs et boxe. On se frappe dans le ring puis, tout suants, gants ôtés, on se tord les méninges sur l'échiquier. Ça existe, prenons-en acte. Le papa d'Arminius était un champion reconnu, alors il entraîne son fils. Il l'entraîne à la dure. Et bien au-delà du sport, le film, rythmé, nous montre une relation complexe entre un père et un fils, où il est question de fierté et de discipline, d'obéissance, de virilité... et peut-être de cocotte-minute qui bout, chez Arminius, à force ?
Les choses qui nous étouffent, autant s'en débarrasser. Est-ce possible pour les Grecs de se débarrasser du Parthénon ? Il suffirait de le faire exploser, se disait un poète en 1944, Yorgos Makris. Au revoir le passé qui allourdit la société de toutes ses obligations, et au revoir les touristes qui viennent visiter les temples et louer des Airbnb ! Ce qu'on demande à une statue c'est qu'elle ne bouge pas, c'est le titre du dernier film de cette semaine. Il reprend sur un mode absurde la provocation du poète, pour questionner ce que c'est que de vivre avec l'héritage et l'image immuable de la Grèce Antique. « Si tu étais une statue, quel genre de statue serais-tu ? Et que dirais-tu ? » À partir de telles questions, le film s'amuse, met en scène, parle de la Grèce contemporaine. « Un film libre, joueur et politique » pour Pauline David, qui le programme. Et il y a même une cariatide qui s'échappe dans la rue, à un moment.
Bons films !




