
Joie militante
L'édito de la semaine
Tous les vendredis, nos programmations sont accompagnées d'un édito qui vous présente les films de la semaine. Vous pouvez le recevoir par mél en vous inscrivant à la newsletter, mais aussi retrouver toutes les archives ici !
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Première heure de cours de philosophie en classe de Terminale, il y a quelques années. Le jeune professeur – c'était son tout premier jour aussi – pose la question de but en blanc : « ça sert à quoi la politique ? ». Les réponses sont timides, le dialogue est d'abord poussif, puis il y a quelques envolées théoriques, puis ça dévie, ça parle d'élections, de politiciens, et le professeur toujours y revient : « ça sert à quoi la politique ? ». Ça dure longtemps, peut-être une heure entière. Le jeune homme, corps timide mais parole volontaire, guide les élèves que nous sommes. Non pas vers une réponse, mais vers le bon questionnement. Ça rebondit d'ado en ado, ça rebondit sur lui, puis ça revient dans la mêlée. « Ça sert à quoi la politique ? ». Et puis on a le sentiment que ça s'affine, petit à petit. Il y a du plaisir dans cet échange, on tâtonne, on va y arriver, on y est presque. Et nous avons ce souvenir très net du silence qui a suivi la prise de parole décidée – même un peu trop forte – de l'une d'entre nous : « la politique ça sert à rendre heureux ». Avec un ton de point d'interrogation.
On s'en souvient sûrement parce que nous arrivions à quelque chose qui nous semblait contradictoire. Politique et bonheur. Deux univers. Le sérieux et l'émotion. Alors voilà, justement, cette semaine, sur Tënk, la programmation s'appelle Joie militante.
Elle est conçue en partenariat avec l'association rennaise Comptoir du Doc, avec qui nous organiserons le 19 juin la deuxième étape des 10 ans de Tënk. À cette occasion, nous inviterons Juliette Rousseau, autrice de plusieurs livres (Lutter ensemble, pour de nouvelles complicités politiques, La vie têtue et Péquenaude) et traductrice de l'ouvrage Joie militante, de carla bergman et Nick Montgomery. Et c'est à elle que nous avons demandé d'écrire un texte autour de la programmation : « joie militante, presque un oxymore », dit-elle... mais c'est pour mieux nous convaincre du contraire !
Cinq films qui témoignent de luttes diverses, et pour commencer, un film rare, qui est devenu un marqueur dans l'histoire du cinéma militant et du mouvement écoféministe : Carry Greenham Home. Deux jeunes réalisatrices, Amanda Richardson et Beeban Kidron, ont rejoint spontanément un mouvement de femmes aux abords d'une base militaire en Angleterre en 1983. Il s'agissait de se dresser contre un projet d'installation de missiles. Mais plus largement, il s'agissait de manifester contre les guerres. Et contre l'ordre guerrier masculin. Le film montre cela, les tentes, les confrontations avec la police, les discussions en groupe, l'organisation. Passionnante histoire, d'autant plus quand on sait que cette mobilisation aura duré 20 ans !
Lorsqu'on parle d'occupation militante, en France, depuis 2018 et les Gilets Jaunes, on pense... rond-point ! Alors nous vous présentons le tout dernier rond-point occupé du pays, qui se trouve au sud de l'île de la Réunion. Dans Terla ta nou, ça a duré plus de 7 ans ! Le film raconte cet endroit qui est devenu un lieu de vie, avec toute une communauté qui s'organise, milite et débat. Écologie, question coloniale, souveraineté alimentaire... on invente une solidarité introuvable autrement qu'avec du temps et de la parole ! Et puis tout autour, il y a le flux de la circulation qui ne cesse de circuler.
Attendre ou provoquer, demande cet autre titre. C'est un film-manifeste, tiré du texte Chroniques du Pied de biche (quelques éclats de vie par effraction) : le témoignage d'un « squatteur anonyme » qui raconte « les bricolages improbables, les amitiés des nuits blanches, les glanages en périphérie, (...) autant de façons de bâtir des possibles et de résister face à un monde cadenassé ». Un court métrage qui « démystifie le squat à travers une lettre filmée sublime et autocritique », selon Lorène Hivet, de Comptoir du Doc. Et qui donne envie de voir des squats pousser partout !
Et voilà encore une autre pépite ! Un film de Sidney Sokhona (réalisateur de Nationalité immigré), comme une sorte de fiction : Safrana ou le droit à la parole. L'histoire (vraie !) de quatre travailleurs immigrés noirs africains qui décident, dans les années 70, de quitter Paris pour suivre des stages d’agriculture dans la campagne française. Quitter l'exploitation du travail à l'usine, démultipliée par leur statut d'immigré. Et se lancer dans un road-trip joyeux tourné vers l'émancipation... et la Côte d'Or. Le but : retourner au pays forts de nouvelles connaissances ! Un film d'une inventivité folle, hétérogène, multiforme, alternant saynètes, montage d’actualités audio et captations sur le vif... d'une grande liberté ! Une histoire qu'on peut aussi retrouver, avec un autre point de vue, dans Les Voix croisées (en location).
Et pour compléter toute cette joie militante, nous vous invitons toujours à passer un temps avec les étudiants et étudiantes de Coconut Head Generation, au Nigeria, qui s'inventent une agora terriblement politique et libératrice : la politique ça sert à rendre heureux, il paraît !
Bons films !




