Orlando, Orlando

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L'édito de la semaine

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Aller dans le Queens à New York et connaître un peu la vie des migrantes trans d'Amérique latine, leur travail, leur rapport à la police, à la justice, tout ce qui fait leur quotidien. Dans CAER, Nicola Mai parvient à nous faire partager ces vécus-là. Comment ? En n'étant pas un observateur extérieur. CAER, c'est un film qui se fait dans le partage, parce qu'il choisit de fabriquer un film en commun : c'est avec le collectif TRANSgrediendo, une association qui œuvre pour les droits des personnes trans et de genre non binaire à New York, que tout se met en scène. La transphobie, le travail du sexe, la persécution par la police de l'immigration, la lutte pour obtenir des papiers : Rosa et Paloma nous les racontent en rejouant des scènes qu'elles ont vécues. C'est un film généreux qui nous donne à voir sa fabrication même et qui malgré les grandes difficultés racontées se fait dans une certaine bonne humeur. Ensemble, parce que c'est vital, on débat, on rit, on se soutient, et c'est ensemble aussi qu'on réalise CAER, une fiction qui n'en est pas vraiment une. 

Fiction ? Oui, vraie fiction que Freak Orlando ! Pour essayer de résumer : cela se déroule le temps de toute l'histoire de l'humanité, depuis une préhistoire mythologique jusqu'au 20e siècle. C'est un personnage, Orlando, qui traverse les siècles, les genres, les âges, changeant de sexe et d'époque. Orlando est joué par Magdalena Montezuma et il y aussi Delphine Seyrig qui joue la Déesse de l'arbre de vie (entre autres). Oui, voilà. Il y a aussi des défilés de nains dalmatiens, un festival de la laideur, des poules à têtes de bébés. C'est un film absolument culte qui ne lésine pas sur l'étrange et le grotesque, qui met en scène ses freaks pour raconter une histoire de l'humanité dans laquelle la cruauté et la folie humaine sont intemporelles et universelles. Deux heures d'absolue folie punk, féministe et surréaliste !

Cet Orlando-là ne vient pas de nulle part. C'est d'abord l'Orlando du roman de Virginia Woolf, qui vécut de 1588 à 1928, passant au milieu de l'histoire de héros à héroïne. À partir de ce personnage fondateur, le chercheur, commissaire d’exposition, auteur et militant transgenre Paul B. Preciado décide d’envoyer une lettre filmée à Virginia Woolf : ce sera le film Orlando, ma biographie politique. Il organise pour cela un casting qui réunit 26 personnes trans et non-binaires contemporaines, âgées de 8 à 70 ans. Une polyphonie d'expériences s'exprime alors, dans un film qui affirme sa fluidité de genre : fiction, documentaire, récit épistolaire, autofiction, essai politique, etc. Un film qui, pour Caroline Châtelet qui le programme, « pose un regard important sur ce que notre société fait aux personnes en marge de la norme binaire et hétérosexuelle ».


Deux courts métrages complètent cette programmation de la semaine. Le premier est un « desktop movie ». Bien qu'on pourrait plutôt dire dans ce cas-là, « smartphone movie ». Somewhere To Be, de Sara Fattahi, se déroule en effet entièrement sur un écran de téléphone. Et plus précisément, au sein d'un réseau social qui commence par « Insta ». Exilée iranienne, elle interroge le lien qui reste avec toutes les personnes de son entourage passé en Iran, qui pour beaucoup ont aussi quitté le pays. Le grand vide qu'elle ressent, c'est aussi celui des réseaux sociaux, que le pouvoir iranien vide de leur contenu...

Et le deuxième court métrage, Jang, nous fait sauter dans des trains avec un jeune homme dont c'est la vie, de sauter dans des trains. Il se filme (au smartphone ?) et se fait filmer dans ses aventures de jeune « hobo ». (Entre parenthèses, parce que l'étymologie est toujours nourrissante, sachez que celle de « hobo » est tout à fait incertaine, voilà). Jan – c'est son prénom – profite tant qu'il peut ! Tant que... ses parents veulent bien le financer ! « Est-ce qu’il esquive la fin d’une liberté d’être ? La peur de ne plus exister que par un travail ? ». En tout cas, il roule et roule et roule et nous rappelle Ivy, Karen, Christina, ses homologues états-uniennes dans This Train I Ride !

Bons films !