
Mathieu Amalric programme
L'édito de la semaine
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C'est l'histoire de Louis de Rougemont, né en 1844 à Paris, qui a fait naufrage avec des chasseurs de perles au large de l'Australie et qui, sauvé par son chien, a ensuite vécu beaucoup, beaucoup de péripéties à travers le bush australien. Il est par exemple parvenu à apprivoiser des tortues de mer. Il est aussi devenu chef d'une tribu cannibale avec laquelle il a mené des guerres. Aussi, il a sauvé deux jeunes filles anglaises des griffes d'une autre tribu indigène. Trente ans après son naufrage, il est revenu en Europe, a écrit son histoire, puis a vendu des allumettes à Londres. Pour faire court.
Vraies ou fausses, les histoires que nous raconte Éric Pauwels dans Les Films rêvés sont passionnantes. Et sa voix de conteur captivante. C'est cela : un cinéaste qui, depuis la cabane dans son jardin nous raconte des voyages et des rencontres – on part très, très loin, on rencontre des grenouilles et le voisin. Et Mathieu Amalric aurait aimé qu'on lui raconte ce genre d'histoires, enfant.
Car, oui, c'est Mathieu Amalric, comédien et cinéaste, qui programme ce film. Nous lui avons confié la mission de piocher dans le beau catalogue de Documentaire sur Grand Écran : quelques films à dégoter parmi 280, un casse-tête. Il raconte : « Oh les Mograbi, ce Rouch que j’adore, pfff Kramer, van der Keuken, Chris Marker, Claire Simon, Gheerbrant, Agüero, Dindo, Treilhou, Step Across the Border génial… sur grand écran en plus ! Ça va me prendre deux secondes, fastoche, je ferai ça plus tard. J’ai un scénario (de fiction ??) à finir… les commissions de financements… »
Alors voilà, Mathieu Amalric programme. Et à présent il nous emmène au Brésil, avec Puisque nous sommes nés, de Jean-Pierre Duret et Andrea Santana. Et son « avis » sur le film commence ainsi : « Je viens d’effacer tout ce que j’ai pu écrire. Il y a des films, ça les abime si on ne les a pas vus ». Oui, voilà un film très fort, qui s'immerge six mois durant auprès de deux jeunes gens, Cocada et Nego, qui vivent près d'une station service dans la région Nordeste. Là passent des camions et une route qui va ailleurs... Et là leurs rêves et leur humanité s'expriment. Mais trève de mots qui abiment : « Voyez-le !!! ».
Troisième partie de cette carte blanche : un Fragment d'une œuvre consacré à Dominique Cabrera. « Haa les cinémas miroitants de Dominique Cabrera… à chaque fois sa gourmandise du bon outil narratif, qui vous foudroie. Parfois l’objectivité, d'autres fois la fiction en équipe, ou journal si solitaire, cri !, caresse, elle danse chacun de ses films et fait valser toutes ces séparations absurdes ». Trois films de cette autrice marquante du cinéma français.
Réjane dans la tour : « C’est un des portraits les plus déchirants que j’ai jamais vus ». Pas moins. Quinze minutes dans lesquelles Réjane, travailleuse en réinsertion professionnelle, fait le ménage d'étage en étage dans un immeuble. Commentant ses gestes, toujours les mêmes, elle se raconte, se livre peu à peu, et puis... « c’est toute une vie qui déferle en temps réel sur Cabrera que j’imagine sans voix, sonnée, lors des plans vides du générique ».
Dans Ici là bas, Cabrera se raconte elle-même. En mettant en scène ses parents, elle pose les questions qu'elle n'aurait peut-être pas posées sans le cinéma. Le passé en Algérie (là-bas, en 1963) et le présent (ici, 1987). Une question d'héritage, tout en délicatesse et en pudeur – un geste de cinéma « immense » pour Mathieu Amalric.
Et enfin, une histoire d'hygiaphone : Une poste à La Courneuve. La Poste, c'est là qu'on vient toucher les allocations et le RMI. D'un côté du guichet : la pauvreté et parfois la détresse. De l'autre, des salariés ordinaires, les postiers, qui se prennent la précarité en pleine face. Et des deux côtés, la caméra, qui capte avec compréhension et tendresse. Mathieu s'adresse à Dominique : « comme toujours dans tes films, c’est la vie qui gagne. Malgré les instances supérieures qui ont exigé l’hygiaphone et la séparation, c’est la porosité qui nous étreint ».
Deux autres films pour compléter cette semaine : d'abord en République centrafricaine, avec les étudiants de l'université de Bangui, camarades du réalisateur Rafiki Fariala, dans Nous, étudiants !. Conflits de générations, inquiétudes pour l'avenir dans un pays gangréné par la corruption, mais aussi quotidien plus intime et personnel : le portrait d'une jeunesse, filmé au plus près !
Et enfin, un tour à l’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse, en 1967. Une Rencontre avec René Char qui de sa propre langue et de son corps massif déclame et raconte, dans sa cuisine, dans son village, au café. Voir ces mots se former dans sa bouche comme une matière travaillée. Et ainsi mieux les écouter, mieux sentir leur force venue de toute une vie à écrire et lutter.
« Se mettre en chemin sur ses deux pieds et jusqu'au soir le presser, le reconnaître, le bien traiter, ce chemin ».
Bons films !





