La Fémis et le fermier

La Fémis et le fermier

L'édito de la semaine

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« Dors bien chérie. Je t'aime.
– Me parle pas. »

Ce genre de textos, vous voyez ? Ça commence comme ça. Ça commence par une dispute entre Louise et Hadrien. Un désaccord. Une incompréhension. Une anicroche. Oh, rien de bien grave : Louise et Hadrien n'arrivent juste pas du tout à parler du couple qu'ils forment, de leurs possibles projections, d'une idée commune de ce qui les unit, de leur amour. Rien que de très banal. Alors Louise décide d'enquêter sur ce que c'est que de se mettre ensemble avec quelqu'un, d'envisager une vie à deux, de lier son destin individuel avec une autre personne. Elle enquête au supermarché, elle questionne sa grand-mère, elle interroge le modèle du couple hétérosexuel, celui de ses parents, elle se fait de la polenta aux courgettes. Dans Pourvu que ça dure, on est totalement embarqués dans la vie la plus quotidienne d'une jeune femme. Et sûrement qu'on se reconnaît là ou là dans deux ou trois détails. Louise veut y croire. Parce que, Hadrien, elle l'aime bien, après tout. Pourvu que ça dure.

Louise Chauchat était étudiante à la Fémis lorsqu'elle a réalisé ce film (qui a reçu le Prix Tënk Jeune Création au Fipadoc l'an dernier). Et cette semaine nous consacrons une programmation Premières Bobines à cette grande école parisienne historique.

Avec ensuite un film qui nous vient des profondeurs arméniennes : Storgetnya. À 230 mètres sous terre dans de grandes galeries creusées dans une mine de sel. On pourrait imaginer que c'est un endroit de dur labeur, mais non. Au lieu de ça, on joue au ping-pong. On fait de la gymnastique douce, on a ses rendez-vous de médecin, on dort. Tout ça sous des néons. Une drôle de vie quotidienne dans cette clinique souterraine confinée, dont l'air salé arrange les poumons. Un court métrage comme un abri hors du temps.

Et puis Vas-y voir. L'histoire, déjà passionnante, de Madeleine, grand-mère de la réalisatrice, qui un jour décida de partir s'installer au Niger avec sa fille Félicie. Elle y vécut une nouvelle vie de découverte et de travail, enseignant, filmant, une expatriée plus curieuse que beaucoup d'autres. Et comme tous les autres expatriés, elle embaucha un boy, Abdou. Et c'est là que ça devient encore plus passionnant. Parce que le film de Dinah Ekchajzer, en utilisant de nombreuses archives personnelles, notamment sonores, questionne cette relation. « Même avec les meilleures intentions du monde, une relation d'égal à égale était-elle possible entre Abdou le boy, le noir, et Madeleine, la patronne, la blanche ? » La réponse nous semble a priori évidente. Et c'est toute la beauté de ce film d'apporter de la complexité dans cette évidence. « Car c'est une histoire intime, écrit Alizée Mandereau. Les histoires intimes sont toujours plus complexes. Il y a de l'amitié, peut-être même de l'amour, mais la réalisatrice n'est pas dupe ». Car on aura beau tout raconter au mieux, la version d'Abdou sera toujours manquante...


Reconstruire une version manquante : c'est aussi le projet de La Chanson de Jérôme. Tout cela part d'un drame. La mort de Jérôme Laronze, fermier de Saône-et-Loire abattu par un gendarme en 2017. C'était un homme très en colère contre l'administration, qui des années durant lui avait fait des misères. « Aujourd’hui en agriculture, écrivait-il, la pire calamité c’est pas la sécheresse, c’est pas la grêle, c’est pas le gel, c’est la calamité administrative qui nous pond des textes qui profitent toujours aux mêmes, abscons, contradictoires, contre-productifs, absurdes qui sont l’antimatière du bon sens paysan ! » Et plus loin : « En définitive ce n’est rien d’autre que la persécution du vital par le futile »*. Enfoncé dans une situation inextricable, il avait pris la fuite. Et il fut abattu. 

Le film d'Olivier Bosson revisite cette histoire : « c’est comme une immense et insensée reconstitution des faits » écrit notre programmatrice Julia Pinget. Une mise en scène comme une fiction, avec pour interprètes des personnes qui pour la plupart connaissaient Jérôme Laronze, ou même étaient de ses amis. Alors l'histoire réelle transpire du scénario. Certains comédiens se retrouvent à jouer « l'ennemi ». Et on suit ce récit inéluctable, une plongée dans le malaise paysan contemporain comme on n'en a jamais vue... « Rejouer pour dénouer… la parole, la solitude, le sentiment d’injustice. Un film ovni et incontournable ».

Bons films !

Chroniques et états d’âmes ruraux, par Jérôme Laronze