Quand la mer monte

Quand la mer monte

L'édito de la semaine

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Beaucoup d'eau. L'eau qu'on désire ; celle qui nous noie. Celle qui donne la vie ; celle qui la submerge. Il y a beaucoup d'eau dans les films de la semaine. Et pour cause : c'est une Escale intitulée Quand la mer monte

C'est là la première programmation anniversaire des 10 ans de Tënk, qui s'incarnera le 6 mars à Marseille en une belle soirée-projection-fête ! Pour cette occasion spéciale, nous avons demandé à la romancière Nina Leger d'écrire un texte original inspiré des cinq films de l'Escale. Dans son dernier roman Mémoires sauvées de l'eau*, prix du roman historique 2024, elle tisse une réflexion sensible entre bouleversements climatiques actuels et histoire de la Ruée vers l'or en Californie. Pour Tënk, elle nous emmène jusqu'à Spiral Jetty, une célèbre œuvre de land art de Robert Smithson construite sur le Great Salt Lake, dans l’Utah. Son texte est à lire ici !


C'est avec beaucoup de plaisir que nous vous proposons un film diffusé sur Tënk en... 2016 ! La Jungle plate, de Johan van der Keuken, immense réalisateur néerlandais, qui arpente ici des terres qui sont parfois aussi la mer : la Waddenzee, littéralement « la mer de la vase ». Une véritable exploration de rencontre en rencontre, pour un film écologiste extrêmement libre, qui en 1978 aborde explicitement les effets du capitalisme sur l'environnement (c'est-à-dire sur les vaches, les fromages, le trèfle, les agriculteurs, et tout). Et c'est aussi un rare plaisir d'image, de montage et de musique !

Ici rond-point de l'Asie, c'est presque 50 ans après. C'est un autre pays tout près du niveau de la mer, dans le delta du Rhône, entre Camargue naturelle et terminal industrialo-portuaire. « Sur ce petit bout de côte méditerranéenne se croisent l’économie mondialisée et les restes d’une "nature" désormais squelettique » écrit Benoît Hické. Les cinéastes Jérémy Perrin et Hélène Robert y ont assisté aux allers et venues de milliers de camions chargés de millions d'objets arrivant et partant à l'autre bout du monde. Ils ont aussi scruté la terre sous leurs pieds. Au milieu d'une économie hors-sol, ils ont scruté le sol, avec attention. Ce n'est pas la Waddenzee, mais sous les roues du capitalisme débridé, c'est tout aussi fragile.

D'autres eaux : celles, remplies de déchets miniers, qui polluent les terres et pourrissent la vie, dans Rejeito. L'histoire d'une lutte écologiste, au Brésil, contre les intérêts politiques et économiques, qui n'ont que faire des pollutions mortifères. Un film au titre éloquent, pertinemment pointé par notre programmateur Loïc Cloez : « Rejeito : 1/ nom. Reste de toute substance soumise à un processus qui ne peut plus être utilisé. Un rejet. 2/ verbe à la première personne du singulier du présent de l'indicatif du verbe rejeter. Je rejette, je n'accepte pas, je refuse. »

Dans Belle River on entend d'abord la langue de Louisiane, le français cadien. On erre un peu dans le bayou, comme on pouvait s'y attendre. Mais le bayou, pour le coup, s'étend jusque dans les jardins. On vit littéralement les pieds dans l'eau. Avec cette permanente menace qu'elle monte encore, au gré des vannes qui s'ouvrent pour protéger les grandes villes voisines, La Nouvelle-Orléans et Baton Rouge. Ici ça s'appelle Pierre Part. C'est une petite communauté qui depuis longtemps résiste – préservant sa langue contre l'anglais dominant. Et la voilà qui résiste aujourd'hui encore, avec dignité, avec toute sa fragilité, et filmée de belle manière par un trio de cinéastes québécois.

Et pour finir, voyons comment l'eau fait tout revivre ! C'est une belle histoire, à l'origine de L'eau était là : quand un projet immobilier fut abandonné au cœur de Bruxelles, la nappe phréatique perturbée par les excavations se transforma en un marais. Et on y vit apparaître des insectes. Des libellules. Des oiseaux. De la faune et de la flore. Un refuge en pleine ville, où les humains purent aussi s'ébrouer. Le film raconte cela, en pellicule et en sons : « entre science-fiction et conte, la menace de périr dans les ruines du capitalisme laisse un instant place à la poésie et à l'espoir que la vie l'emporte ».

Bons films !

* Mémoires sauvées de l'eau - Ed. Gallimard - 2024